PINK FLOYD : the name of the game

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Glastonbury, petite bourgade du Somerset, au sud-ouest de l’Angleterre,  connue pour ses festivals rock en plein air, est un site chargé de mystères et l’emplacement supposé de la mythique Île d’Avalon de la légende arthurienne.
Des dessins tracés par des éléments du paysage, évoquent pour certains esprits imaginatifs les douze signes du zodiaque. On ne s’étonnera donc pas qu’on ait pu croiser à proximité de ce temple stellaire, l’auteur d’Astronomy Domine, Syd Barrett. Alors qu’il était assis en plein méditation sur une « ley line»  (alignement de sites mégalithiques), le nom Pink Floyd lui aurait été transmis par une soucoupe volante... On aimerait croire cette genèse cosmico-comique, s’il elle était autre chose que l’émanation d’un esprit habitué aux facéties acidulées. La vérité est plus prosaïque.

D’emblée,  coupons les ailes à cette autre idée bizarroïde selon laquelle les Pink Floyd seraient des Flamants Roses, voire les Flamands roses (version belge). Est-ce la silhouette d’échalas-échassier de Roger Waters ou une réputation de drôles d’oiseaux qui ont inspiré cette métaphore ornitho-illogique ? Cette confusion est d’ailleurs une particularité française, puisque dans aucun autre pays, les Floyd  passent pour des musiciens zélés. Comment cette méprise (flamant en anglais se dit flamingo) a-t-elle pu égarer plumitifs, exégètes et fans avec une telle persistance ? Lecteur, si tu as une explication, merci de me la transmettre.

Autre fausse piste tentante : le Floyd Rose. Pour les non-guitaristes, précisons qu’il s’agit d’un dispositif inventé par le musicien américain Floyd D. Rose, qui permet de développer un vibrato sans désaccorder les cordes, par leur double blocage, au niveau du sillet et du chevalet. Sachant que « rose » s’emploie en anglais comme synonyme de « pink », voilà une explication qui  pourrait « faire sens » s’il elle n’était entachée d’un anachronisme rédhibitoire. En effet, ce n’est qu’en 1977 que Floyd D. Rose déposa le brevet dudit appareil…

Il est temps de s’approcher de la vérité historique et de rassurer tous les créateurs de groupe à la recherche du nom qui scellera leur avenir musical : le noyau matriciel des Pink Floyd (Roger Waters, Rick Wright et Nick Mason) a préalablement été méconnu sous quatre autres noms. A l’automne 1963, Roger, Rick et Nick, alors étudiants en architecture à l’Ecole Polytechnique de Regent Street à Londres, forment avec trois autres comparses les Sigma 6. Début 1964, le groupe se transforme en The Abdabs (parfois dénommé The Screaming Abdabs ou The Architectural Abdabs). Roger Waters est alors lead guitariste. Au printemps 1964, Waters et Mason emménagent dans l’appartement d’un conférencier attaché à leur école d’architecture, Mike Leonard, et pendant quelques mois, le groupe est rebaptisé « Leonard’s Lodgers ». 
En septembre 1964, nouvelle péripétie dans un groupe à géométrie variable : l’arrivée du guitariste Bob Klose (Waters est désormais guitariste rythmique) suivie de celle d’un nouveau chanteur, Chris Dennis, et le groupe se nomme désormais Tea Set (service à thé). Bob Klose arrive à Londres avec Syd Barret, que Roger Waters connaissait par ailleurs puisque sa mère, enseignante à Cambridge, l’avait eu comme élève. Syd Barret remplace Chris Dennis et Roger Waters est « rétrogradé » à la basse.  C’est à cette époque que le « service à thé » se brise. Nick Mason raconte dans son livre truculent Pink Floyd – Histoire selon Nick Mason – EPA éditions : 
« Nous nous produisions, en tant que Tea Set, sur une base de la RAF, probablement Northolt, juste en dehors de Londres, et nous apprîmes qu’un autre groupe du même nom devait y jouer aussi. [ …] Toujours est-il qu’il nous fallut trouver rapidement une alternative. Syd produisit d’un coup, sans préambule, le nom de Pink Floyd Sound… ».  Sur l’insistance de leur premier manager Peter Jenner, le groupe coupe rapidement le « Sound » et Pink Floyd entre en scène pour la première fois.

Ce n’est pas une soucoupe volante mais une galette de vinyle qui a inspiré Syd Barrett. Il est chez lui, fourrage de vieux disques, lorsqu’il exhume la pochette d’un 33 tours de 1962 du bluesman Blind Boy Fuller, annotée par le musicologue du blues, Paul Oliver. En voici un extrait : « Curley Weaver and Fred McMullen, (...) Pink Anderson or Floyd Council -- these were a few amongst the many blues singers that were to be heard in the rolling hills of the Piedmont, or meandering with the streams through the wooded valleys.” Alors pourquoi Pink Floyd plutôt que Curley Fred ? Mon interprétation toute personnelle est que l’association des deux prénoms Pink (abbréviation de Pinkney) et Floyd sonne bien, tout en étant connotée positivement : « you are looking in the pink ! » signifie approximativement « tu as l’air en pleine forme ! ». Bien plus, elle convient à la veine musicale psychédélique de l’époque, (l’expression « voir des éléphants roses »  a son équivalent mot pour mot en anglais avec « to see pink elephants », et comme le fait remarquer en substance Nick Mason, son abstraction était le gage d’une longévité que n’aurait sans doute pas atteint un nom comme par exemple Howlin’Crawlin’King Snakes.  Notez au passage que l’on a échappé de peu au très gai Pink Council…

Qui sont donc ces deux musiciens dont les prénoms sont devenus plus connus que leur musique ? Pinkney Anderson (1900-1974) est un guitariste de blues originaire de Caroline du Sud : on peut le découvrir sur deux cds, Carolina Blues Man et Medicine Show Man. Floyd « Dipper Boy » Council (1911-1976) est également un guitariste de blues, originaire de Caroline du Nord. Il aurait enregistré 27 chansons, mais on ne trouve aucun disque qui lui est exclusivement consacré. Les curieux pourront l’apprécier grâce au cd Carolina Blues qui contient six de ces chansons. Tous deux sont représentatifs du Piedmont Blues, le Piedmont étant la région formée de la Virginie, des Caroline et de la Géorgie. Pendant la Grande Migration (1916-1930), l’obstacle naturel que constituent les Appalaches contribue à y sédentariser les Noirs dans des régions où leur blues va se métisser de ragtime, folk et musique populaire, et produire un blues finalement assez différent de celui du delta du Mississipi. Précision importante : il semble bien que Pink Anderson et Floyd Council n’aient jamais joué ensemble, ni même qu’ils se soient jamais croisés…sauf dans une postérité fortuite.

 

Et si Syd Barrett avait fait plus qu’emprunter des noms ? Comme le souligne le spécialiste du blues Eric Ashman, une connivence musicale relie tous ces personnages, révélée par l’écoute de Greasy Greens (Pink Anderson) et Bike (Syd Barrett),  qui exultent la même fantaisie.

 

Claude E. Bouvier, protofloydien, mai 2010.